ENTRETIEN AUTOUR DE: ALLO TERRE? ICI COSMOS!

  

Janvier 2025

 

Voilà bientôt un an que la résidence artistique de Robert a commencé. Ici, sous la forme de deux questions, un premier point d’étape qui vient compléter le journal de bord tenu depuis le début.

Delphine Milin : Allo Terre ? Ici Cosmos est le titre d’une œuvre à laquelle tu travailles depuis près d’un an au cœur du quartier Gagarine à Ivry sur Seine. Il n’y a pas à proprement parler d’œuvre à regarder, à contourner même s’il y a des éléments matériels présents comme le jardin et les piquets. Pour les habitants ou les passants il n’y pas non plus d’écriteau expliquant par exemple devant le jardin de quoi il s’agit.

Où se situe l’œuvre exactement : dans le jardin ? Les piquets ? Le temps ? L’action ?

Robert Milin : Je pense qu’il y a tout de même une forme- Mandala qui fait 8 m de diamètre. Elle est close par un détourage en bois, des iris autour et aussi un petit portail jamais fermé à clé. Il y a également un léger grillage destiné à empêcher les chiens errants d’entrer. Il sert occasionnellement d’appui aux plantes grimpantes qui poussent contre lui. Je ne cherche jamais dans mon travail à frapper un grand coup pour que tout le monde soit ébahi et fasse « Oh, ah, c’est fou ! Etc. » Je n’éprouve pas le besoin d’aller chercher pour mon art ce genre de formes, même si je sais qu’elles feraient immédiatement le buzz.  Je veux produire plutôt de légers décalages, presque imperceptibles aux yeux des passant.es distrait.es ou pris dans leurs routines quotidiennes. Car mon travail se situe souvent dans l’ordinaire du domaine public : rues, quartiers périphériques, façades d’immeubles ordinaires, trottoirs… Eric Chauvier écrivain et anthropologue a écrit ceci sur mon travail, il y a quelques années : « La constante des œuvres de Robert Milin consiste à ‘‘étrangéiser’’ ce que nous ne voyons plus dans la routine de la vie sociale. » Je ne saurais mieux dire.

Du coup la question de mettre un écriteau ne se pose plus. Je laisse les gens qui passent être surpris, d’autant que je travaille aussi avec des habitant.es du quartier qui collaborent avec moi. Je suis l’auteur, mais les gens du quartier prennent leur place dans le travail effectué en commun. Je pense que le bouche à oreille peut en dire tout autant que l’écriteau.

L’œuvre se situe dans le fait que vient exister ici une forme-jardin insolite, une action d’habitant.es tout aussi inattendue.

Généralement les gens du quartier sont peu invités à prendre possession d’un espace public, plutôt perçu là pour faire un parking de voitures.

Les piquets-écriteaux viennent compléter le dispositif en arborant des paroles des gens sur la vie ici et leur désir de rapport renouvelé à la terre, au végétal, aux animaux. Le temps oui par l’évolution de la forme, selon les saisons, les initiatives, tout cela fait partie de l’œuvre.

Delphine Milin : Avec tes œuvres dans l’espace public des banlieues et aussi avec ton film Un Espace de l’Art tu as déjà réglé la question du sens de faire de l’art dans des quartiers où d’autres préoccupations pourraient sembler plus essentielles. En venant ici pendant trois ans tu réaffirmes ta position à cet égard. Le Jardin au mandala au milieu de ce chantier et de la densité de l’habitat pourrait avoir l’air dérisoire et pourtant il a réussi à créer une rupture par sa seule présence depuis des mois. A l’image du sapin avec sa guirlande lumineuse cette présence concrète redéfinit le partage de l’espace public.

Est-ce que l’œuvre va continuer de se déployer sur le quartier et de quelle façon ?

Robert Milin :  Oui ne disposons que de trois ans pour réaliser cette action en commun, car cette œuvre que l’on peut nommer de diverses façons, est certainement aussi une action. Mais nous allons, durant cette deuxième année, planter des piquets surmontés d’écriteaux, dans divers nouveaux espaces végétalisés qui se dessinent déjà dans le quartier. Je voudrais trouver d’autres personnes pour aménager autour des ces écriteaux un mini-mandala de fleurs que chacun.e entretiendrait. Ce que je recherche c’est une présence, de la chaleur et de l’humanité dans ces espaces publics qui se redessinent dans la nouvelle ZAC Gagarine. Le plus souvent chaque espace est affecté à une fonction précise (habitat, parking, poubelles, piste cyclable…) mais le temps du chantier tout reste nécessairement en mouvement. Et certains espaces, pour un certain temps, sont vacants et disponibles donc à nos interventions. Avec le jardin mandala et les mots ou les images affichés sur les piquets ce sont des actes provisoires certes mais bien réels de reconquête de l’espace.

 

Mars 2025

Delphine: Tu viens de terminer une aquarelle du jardin mandala et de ses abords. Tu glisses souvent une aquarelle au cœur de tes œuvres, elle prend presque des airs-imposteurs, car elle surgit tout à coup dans des projets où a priori elle n'aurait pas sa place. Ici il y a le jardin, des actions des habitant·es, des piquets, des photographies, des éléments sonores qui structurent avec récurrence Allo la Terre ? Ici Cosmos ! Et tout à coup il y a cette aquarelle qui apparaît ?

 

Robert: Pour la seconde année de mise en place du Mandala de Gagarine, j’avais à régler le problème des abords de ce dernier. Je devais donc dessiner une proposition pour que les participant.es au jardin puissent s’en emparer et intervenir.

Cette aquarelle vient jouer comme un «statement» selon l’œuvre de l’artiste Laurence Weiner soit une déclaration d’artiste, une invitation à agir.

J’ai proposé des rangées de fleurs montantes, rectilignes, venant comme rythmer les abords du cercle-mandala. J’ai suggéré par exemple de planter là des dahlias, des pois de senteurs…

L’aquarelle me permet une approche sensible du projet. Je la travaille longtemps de manière presque iconoclaste, en plusieurs couches, un peu comme je le ferai avec de la peinture à l’huile ce qui est peu approprié.

Je peux dire qu’à ma façon je « laboure » par la couleur et les dégradés, cette matière de la terre. Je pourrais réaliser la représentation de la terre d’un seul geste. Et du coup l’étendue colorée correspondrait mieux à la caractéristique de ce medium translucide, fin et diaphane qu’est l’aquarelle. C’est généralement comme cela que l’on procède. Pourtant je préfère fouiller dans la matière de l’eau et des pigments pour suggérer la profondeur de la terre, ses mottes, ses creux, ses bosses. Cela est à mettre en relation avec l’œuvre sonore que je prépare sur la manière dont les femmes participantes se représentent la terre du point de vue matériel, symbolique et imaginaire. Je réalise cette œuvre sonore par un dialogue avec Virgile.

 

Delphine: Le langage est souvent au cœur de tes œuvres. Tu aimes prendre des notes dans tes carnets, tu y inscris des bribes de phrases prononcées par des gens devant toi.  Ici à Gagarine tu as mené des entretiens sur la Terre, avec les participantes que tu as enregistrées de manière spontanée dans un premier temps. Puis tu les as retranscrits avant d'en extraire quelques phrases. Cette fois-ci tu mêles à ces phrases de la vie ordinaire des extraits des Géorgiques de Virgile. 

Pourquoi décides-tu, pour la première fois, de mêler des phrases du langage courant à des extraits d'un texte de l'un des plus grands poètes de l’Antiquité romaine ?

 

Robert: La première raison c’est que je ressens parfois que bien des gens portent en eux de la poésie sans même le vouloir et sans forcément le savoir.

Dans certains moments, leur sensibilité au monde est telle que les mots leur viennent sans les avoir cherchés. Mon travail consiste à tenter de les saisir avec ce filet à papillons qu’est aussi mon microphone.

La deuxième raison c’est que je suis tombé par hasard sur un livre extraordinaire : Le souci de la terre de Frédéric Boyer. C’est une nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile qui fait totalement écho aux interrogations et anxiétés contemporaines. Ce livre est une sorte de vade-mecum à destination du paysan-jardinier de l’an 30 avant Jésus-Christ. C’est un poème étrange, écrit sous la forme de conseils pratiques au paysan. Cela vient interroger nos rapports complexes à la terre dans sa matérialité, sa mystique, ses symboles. C’est très beau. Ce texte me permet de mettre en relief les pensées des personnes, avec qui je travaille la terre, dans le Mandala de Gagarine et autour.

 

 Janvier 2026

Voilà bientôt deux ans que la résidence artistique de Robert a commencé. Ici, sous la forme de deux questions, un point d’étape qui vient compléter le journal de bord tenu depuis le début.

 

Delphine Milin : Allo Terre ? Ici Cosmos est une œuvre processus à laquelle tu travailles depuis près de deux années au cœur du quartier Gagarine à Ivry sur Seine. Au terme de cette deuxième année le noyau reste le jardin -mandala et un groupe de dix femmes. Mais autour de ce noyau tu as continué à parsemer les alentours de piquets en bois surmontés de photographies ou de textes.

Avec le temps une forme d’interaction collaborative s’est mise en place par la seule présence continue de cet espace dédié à l’art au milieu du quartier. Penses-tu que ce projet puisse générer de nouvelles pratiques, porter en lui une « capacité transformatrice » ? Je pense à ton œuvre « Jardin aux habitants », longeant le Palais de Tokyo, qui a participé à la transformation du quartier où il est implanté.

 

Robert Milin :

En effet ici, plus encore qu’au Palais de Tokyo, je pense que quelque chose pourrait se transformer de manière durable. Au Palais de Tokyo le terrain était défini et limité comme appartenant au Palais de Tokyo. Ici l’espace en forme de cercle-mandala est apparemment confiné à un terrain provisoirement accordé pour une durée de trois ans, tel que convenu par contrat signé avec l’EPEA-ORSA et la Ville d’Ivry-Sur-Seine. Mais ce qui est différent c’est « qu’à Gagarine » comme l’on dit, nous avons développé de nouvelles pratiques d’habitant.es qui se sont emparé.es de ce geste de pouvoir assez librement jardiner au pied de leurs immeubles. Ça a l’air anodin mais c’est bien plus transformateur qu’il n’y paraît. Cette situation consistant à voir soudain des voisin.es s’emparer de jardins, en étant de plain-pied avec le flux ordinaire de la vie et des rencontres possibles, voilà ce qui pourrait se transformer par d’autres initiatives parfaitement imaginables par les gens eux-mêmes. Les pelouses, les quelques espaces verts qui vont se dégager dans l’avenir, ne seront plus forcément les lieux de l’action directe des agents municipaux. Ces derniers sont actuellement repérés comme des agents effectuant une tâche relativement discrète et anonyme une fois par mois. Peu de relations, peu de langage et finalement peu de créativité en résultent. Ce n’est pas une critique c’est un fait dû à la logique des organisations que la sociologie des organisations des années soixante et soixante dix l’avait étudié, je pense par exemple aux livres de Michel Crozier Le Phénomène bureaucratique (1963) et L’Acteur et le système (1977).

Je pressens ici que le fait que nous nous sommes constitués en association avec les habitant.es va encourager ces dernier.es à revendiquer d’autres espaces dans le futur. Et ceci pourrait rejoindre l’intérêt qu’a la ville de voir les espaces communs  vivre de manière plus conviviale autour de l’idée d’agriculture urbaine, de l’écologie et de la nature.

 

Delphine Milin : Pour cette dernière année tu as décidé de continuer à installer des textes, dessins, photos sur piquets ici et là, tu as aussi commencé à développer un projet photographique avec certain.es habitant·es. Mais tu as aussi décidé de rester concentré sur ton « équipe de base » et de revenir avec elles sur le texte de Virgile et leurs pensées sur la Terre. Comment envisages-tu cette nouvelle étape ?

 

Robert Milin :  

Pour 2026 je voudrais tenter de réaliser quatre choses. En premier lieu continuer à installer du langage, des dessins et des photos sur des panonceaux rectangulaires et verticaux, plantés dans des espaces en terre disponibles. Je voudrais étendre et densifier ce qui a été déjà commencé durant les deux premières années pour que cela devienne une sorte d’extension de l’aura du mandala, dans divers endroits plus éloignés du quartier.

En second lieu le projet photographique que j’ai commencé concerne toutes ces personnes qui « gravitent autour » du mandala. Des hommes et des femmes que j’ai rencontré·es là autour du jardin, entamant des conversations avec nous, parlant de la pluie et du beau temps, des légumes, des fleurs, de la terre … De jour en jour j’ai voulu faire leur portrait chez eux ou au travail.  Les portraits de Wally, de Philippe, d’Eliane, de Nani et Marem existent déjà.

En troisième intention je voudrais réaliser un film d’une durée d’une heure environ évoquant par l’image vidéo, le son, les archives, des textes, des photographies, des dessins tout ce qui ce se sera déroulé ici pendant 3 ans avec au cœur la sensibilité des gens avec la terre et le végétal.

Enfin je suis en train de travailler à une performance collective, qui sera réalisée à la Galerie Fernand Léger en faisant une place essentielle aux 10 femmes participantes, à leurs paroles et aux sons du quartier.

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