Journal 11: Avril 2026 à

41. Avril 2026

 

Le Mandala commence à se réveiller avec le printemps cependant l’attention est principalement portée sur l’idée d’une performance à mettre en place.

Les répétitions, les essais ont lieu à la galerie Fernand Léger souvent en fin de semaine, une ou deux fois par mois.

Nous reprenons donc ici quelques questions réponses avec Robert Milin pour essayer de mieux comprendre ce projet dans le projet.

 

Delphine Milin: Depuis le début de l’année tu as décidé de travailler sur une pratique, la performance, que tu n’as encore jamais abordée.

Cependant ce n’est pas toi qui performes mais le groupe de femmes qui est très engagé depuis le départ sur les Mandalas de Gagarine. Peux-tu nous expliquer comment tu abordes, prépares, travailles à construire cette performance ?

 

Robert Milin: Cette idée de performance est venue en réfléchissant à la manière de rendre compte en galerie de ce que j’aurai réalisé pendant trois ans ici. Je souhaite y exposer des vidéos, des dessins, des sons et des photographies.

Mais quelque chose de plus vivant, de plus incorporé manquerait si je n’allais pas plus loin. D’où l’idée de la performance en donnant une vraie place aux femmes avec qui nous avons fait cette œuvre in situ.

Dans le travail que je fais, consistant à collaborer avec des gens rencontrés dans la vie ordinaire, j’essaye d’éviter plusieurs écueils. Par exemple celui de recueillir une parole – ici sur la terre – qui serait captée à la sauvette par une interrogation superficielle. S’il n’y a pas d’espace concret et vécu ensemble - la personne et l’artiste – rien de bon ne peut en sortir. Les paroles, les attitudes, les gestes on les a partagés, dans la durée.

Du coup nous nous préparons depuis quelques mois dans un espace que nous a prêté la galerie Fernand Léger. Moi je n’apparais pas. Je deviens une sorte de metteur en scène. On se réunit régulièrement à partir de leurs expériences de la terre et du jardin. C’est le plus souvent quelque chose qu’elles ont vécu, durant leur enfance, en vacances à la campagne ou dans le jardin familial en Guadeloupe comme aussi dans la ferme de grands-parents en Kabylie.

J’ai réécrit ce que j’avais noté lors d’entretiens individuels avec chacune d’elle, je leur ai fait parvenir un feuillet puis je leur ai demandé d’apporter un objet en rapport avec l’expérience qui fut la leur. Elles ont travaillé le texte chez elles, puis dans la galerie on trouve ensemble des solutions pour qu’elles ne récitent pas, se parlent, se déplacent, s’interpellent entre elles…

 

Répétition pour une performance, Mars 2026

 

D.M: C’est la première fois que tu utilises directement ce mot de performance assez difficile à définir précisément. Cependant sur plusieurs points tes œuvres dont Les Mandalas de Gagarine – rencontrent les idées sous-jacentes de la performance. Ainsi il y a souvent des corps en action dans tes œuvres que les gens invités jardinent. Ou encore que ces personnes repeignent des éléments d’une installation ou qu’ils parlent à leurs bêtes lors d’une œuvre sonore. Il y a également souvent chez toi, cette idée d’un art qui ne se réduit pas à un objet. Est-ce que cette performance, à laquelle vous travaillez ici, avec ces femmes, n’est pas finalement un prolongement cohérent d’une œuvre qui se réalise un peu à l’écart des lieux de l’art depuis trois ans ?

 

R.M: En effet mon désintérêt pour un art de l’objet de plus en plus fétichisé, pour des raisons liées au marché et à la collection spéculatrice, tout cela est venu assez tôt chez moi. J’avais ce sentiment très fort d’une sorte d’envahissement du monde par l’accumulation des objets, également dans le monde de l’art. J’avais découvert dans les années 80 l’œuvre d’Alan Kaprow et particulièrement son article « L’Héritage de Jackson Pollock » publié par les Editions du Centre Pompidou. On y présentait ses happenings et toute sa démarche que je percevais comme un rapprochement entre l’art et la vie, entre art et non‑art, ceci dans une filiation artistique qu’il avait construite en s’inspirant de la peinture lyrique abstraite notamment de Jackson Pollock. Cet artiste faisait sortir la peinture de la toile et venait toucher un monde autre que le « pur » support originel. D’ailleurs ce qui est frappant c’est que Pollock peignait sur des toiles placées au sol et laissait délibérément la peinture gicler tout autour, par une sorte de danse chamanique. C’est la logique de la vente d’objets et du marché qui a présidé à la décision finale de redresser les toiles verticalement pour les exposer, puis les vendre et non pour les faire exister selon l’intention d’origine.

Ces questions de sol, d’horizontalité, de débordement dans la vie même, d’actions, tout cela m’a influencé jusqu’à faire intervenir les femmes à Ivry dans la vie même de l’art in situ et par la performance dans la galerie.

Oui cela devient une sorte de prolongement désormais dans la galerie de ce que je faisais antérieurement in situ ou dans mes vidéos.

 

 

 42. Début mai 2026


La jardin a repris des couleurs, les répétitions pour la performance se poursuivent.

Ci-dessous un extrait de correspondance, entre Robert et Adélaïde Blanc, permettant de mieux comprendre la méthode de travail.

 

Bonjour Adélaïde,

 

Je rentre de Paris-Ivry où j'ai travaillé pendant deux jours à mon projet de film, le mandala, venant jouer ici comme un outil relationnel, me permettant de faire parler de manière plus profonde ces 10 femmes. Et précisément sur leur rapport à la terre. C'est laborieux, mais c'est passionnant.

Pour leur prise de parole, j'ai une méthode qui comprend plusieurs niveaux pour déjà le son:

  • Un premier entretien au téléphone à partir d'un questionnaire que j'ai sous la main. J'essaye de rentrer dans des points inattendus( par elles) de leur histoire personnelle (ce qui peut les subjuguer un peu au départ, mais qui les met en route dans la parole). Ceci est rendu possible comme je le disais, du fait d'une expérience partagée avant et durant le "chantier-mandala".

  • Une prise de notes par moi des " dits" les plus singuliers.

  • Parfois en plus, une rencontre individuelle au domicile de chacune où je leur lis mes notes. On précise les choses.

  • Un envoi par mail ou postal à chacune des phrases entendues, après que je les ai réajustées en restant fidèle au " dit" premier.

  • Après accord il y a prise de Rdv pour enregistrement sonore au jardin (ou au domicile selon leur choix) Pour cela j'utilise des cartons aide-mémoire que je te montrerai plus tard .

  • Ensuite dans mon studio je "nettoie" les prises de son, soit les bruits désagréables, des petites répétitions inutiles ,etc

  • J'arrive in fine à quelque chose de bien que je mixe avec des sons contextuels dans et autour du mandala (notamment des bruits prégnants de chantier et de passages d'avions et de RER)

  • Pour créer des ouvertures je fais intervenir dans le montage, la voix dite "de Virgile" , soit une déclamation de vers de l'ensemble " Les Géorgiques" . Comme je crois te l'avoir déjà dit, c'est Hedi qui a bien voulu prêter sa voix (légèrement Méditerranéenne et douce) pour dire Virgile.

Ensuite il y a la vidéo avec pas mal de plans fixes sur le quartier, les vues sur le mandala depuis les balcons de la tour où habitent les femmes, des plans d'elles en action dans le jardin sur lesquels on vient coller certains des sons enregistrés.

Et en outre il y a beaucoup d'autre choses que j'insère: des textes des passages de gens, des photos d'archives sur le cosmos et Youri Gagarine ( mesurer les décalages avec les années soixante)... Bref c'est en cours et j'essaye de soigner les images avec une caméra un peu dépassée mais de bonne qualité pour avoir une belle matière de couleur en post-production.

 

(Extrait d’un mail du 11 mai 2026)

Carton-Notes Ingrid pour répétition,mai 2026



Carton-Notes Margot pour Répétitions, Mai 2026


 43. 22 Mai 2026

Vendredi 22 mai le premier rendez-vous était fixé à 10h00 pour poursuivre l’installation de nouveaux piquets dans le quartier Gagarine. Peu à peu ces piquets en contreplaqué sur lesquels sont contrecollés des images ou des paroles s’immiscent partout dans le quartier. D’autres seront à nouveau installés courant juin.

 

Souvenir de Youri Gagarine, Mai 2026

Hedi installant les piquets, Mai 2026

Affleurement, Mai 2026

 

Le second rendez-vous était fixé vers 18h à côté du jardin : des tables et des chaises et des bancs étaient installés pour un repas à partager. Chacun·e a apporté des fruits, du fromage, du rosé, une pizza, des accras.

 

 

Repas 22 mai 2026, Gagarine, Ivry sur Seine

 

Repas 22 mai 2026 bis, Gagarine, Ivry sur Seine

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